Actualité :
Séparation de l'Eglise et de l'Etat PDF Imprimer Envoyer

 



Suite à la loi de 1904,
les forces de l'ordre viennent arrêter le Cardinal Luçon.

Lettre datée du lundi 17 novembre 1906
de  Suzanne Chatin de Chastaing, née Rogelet,
à sa sœur Marguerite.


(Copie d'une lettre manuscrite actuellement en possession de M. Rémy BLONDET qui nous donne l'autorisation de la publier)


Ma chère Marguerite

Je viens d’avoir une matinée peu ordinaire, et comme tu m’as dit de te tenir au courant des évènements religieux dans notre ville,  je m’empresse de t’écrire.

Je regrette seulement de ne pouvoir te raconter tout au complet mais il faudrait alors un journal et beaucoup de temps.

Ce matin, je suis allé sonner les cloches de la Cathédrale, carillon des morts et glas !

Voici :

Je sortais avec Mademoiselle de la messe de 7 heures et demie, à 8 heures un peu passées, quand, dans un des tambours d’entrée, je me trouve nez à nez avec le Nonce qui poussait Grand-Mère en avant d’un air sinistre et ahuri et me dit « Les dragons sont sur le parvis, on va expulser notre Archevêque » (Monseigneur Luçon).

Aussitôt je dis à Mademoiselle « ne rentrons pas, allons voir s’il y a des Catholiques rassemblés dans la cour de l’archevêché de façon à l’acclamer et recevoir une dernière bénédiction », tout en craignant que malheureusement personne n’ait pu être averti et qu’on opère si tôt et pris à l’improviste.

En effet, c’était exact. Nous avons pu tout de même encore passer par la rue du Cardinal de Lorraine et, en nous faufilant le long des murs nous poster juste en face l’archevêché auprès de quelques bonnes gens et de la « patache » c’est le terme qui convient pour la Guimbarde 19ème siècle qui attendait Monseigneur.

Puis comme les autres qui, sorties comme nous de la messe étaient sur le trottoir en face avec quelques abbés contre les grilles même de l’archevêché, nous les avons rejoints. Il faisait un temps clair, merveilleux mais glacial.

L’abbé Andrieux étant là, je lui dis bonjour, il me prévient que nous sommes entourés de la secrète. J’hésitais à m’échapper quelques minutes par le passage pour aller prévenir Jean car je craignais qu’on ne me laisse plus repasser, quand un groupe de messieurs fort bien mis arrivent et décident qu’il faut mettre de côté ces dames-là.

On riposte un peu inutilement, ils ont la tête de l’emploi, et bousculent crânement le groupe si peu dangereux.

Moi, je ne bougeais pas d’un cran et sans dire mot ; mais l’abbé Andrieux nous a fait signe de le suivre et dit aux agents  « nous rentrons à la Cathédrale ». On nous a laissé alors.

Vite entrée par le Chantier, il nous a dit, ainsi qu’à l’abbé Dage et un autre Monsieur Loïc employé tapissier « Nous allons aller sonner les cloches, si vous le voulez, pendant qu’ils vont accomplir leur triste besogne. »

L’idée était bonne, et en avant !

Ils avaient les clefs de la tour et nous montons au galop, d’une traite jusque là-haut. Par ce froid intense, la respiration était coupée et faisait mal.

A l’arrivée, là-haut, j’ai cru que mademoiselle avait réellement quelque chose, mais heureusement elle s’est remise. Il n’en a pas été de même d’un abbé qui nous avait suivis et qui a été obligé de redescendre. Nous avons su qu’au bas de l’escalier il avait eu un très violent malaise au cœur, et l’on a dû l’y rejoindre bien après.

Toujours est-il que l’abbé Andrieux et l’employé ont grimpé la dernière échelle et tinté les premiers coups de glas ; Je les y ai bientôt rejoints et leur ai prêté aide.

Nous avions chacun notre cloche ; c’était dur à faire marcher, je t’assure, car sur la pointe des pieds seulement nous atteignons le battant énorme et le lancions alors sur la paroi. Au bout de dix minutes, les mains par ce froid sur le bronze et par suite de l’effort étaient gelées. L’abbé Andrieux avait tellement mal à un moment que je lui ai donné mon manchon dont il s’est servi avec une grande satisfaction. C’était tout de même drôle !

A un moment donné ces messieurs ont trouvé moyen de monter au dessus des cloches et d’imprimer un mouvement avec les pieds comme les professionnels. Quant à moi, je n’ai osé me risquer à cette voltige et continuait par intermittence mes  tintements bruyants. On était assourdi.

Nous aurions bien voulu voir ce qui se passait dans la cour de l’archevêché, mais impossible cette tour ne donnant pas de ce coté.

Nous avons manœuvré ainsi, ma chère, presqu’une heure ! Je n’en pouvais plus ! Alors l’abbé Andrieux nous a fait descendre et comme alors nous avons su que les  malotrus allaient au séminaire faire leur lamentable Métier avec tout leur déploiement de troupe : deux régiments ! Il nous a invité à aller au gros bourdon.

Mais pour cela il fallait d’autres clefs, tout redescendre pour faire une ascension à une autre extrémité de la cathédrale ! Et en route, un Suisse rencontré, ravi, lui, de ce qu’on avait fait, nous a fait comprendre que Mr le curé n’approuvait pas !

Je n’en revenais pas, ni les abbés non plus ; Aussi l’un d’eux a jugé plus sage de ne pas bourdonner. Seulement nous sommes montés pour dominer l’archevêché, évacué alors, puis plus haut ailleurs pour explorer le grand séminaire et, de fil en aiguille, nous avons fait une véritable exploration dans la toiture de la cathédrale.

Qu’importe, nous avions fait ce que nous avions voulu et nous étions contents bien que fourbus.

Rentrés à 10 heures et partis depuis 7h 30, mère et les enfants faisaient mille conjectures sur notre sort car elles n’avaient su que tard le départ inopiné de monseigneur.

Père, (Edmond Rogelet) dès qu’il avait entendu la troupe s’était dépêché vers l’hôtel Werlé, et là avait vu au milieu de la cour tous les séminaristes à genoux écoutant une allocution de Monseigneur avant de se séparer, et recevant la bénédiction, puis il a été reçu par Monseigneur lui-même ainsi que quelques messieurs, et l’archevêque leur a dit la manière indigne dont on avait usé envers lui.

Il était assis à son bureau et rédigeait la protestation qu’il se promettait d’insérer dans les journaux aussitôt qu’on l’aurait expulsé, quand son valet de chambre vint lui dire qu’il y avait de la troupe sur le parvis.

Notre Archevêque crut que c’était pour l’affaire du séminaire et se préparait à y aller quand on lui annonça  le commissaire central. Celui-ci lui dit brièvement que comme il n’a pas évacué, après les deux sommations, son palais dans le délai, qu’on le priait de le quitter séance tenante. L’archevêque déclara qu’il ne le ferait que contraint et aussitôt le commissaire lui pris le bras pour notifier la violence. L’Archevêque dit alors : « C’est bien, je partirai »

Le commissaire : « Une voiture vous attend ! » Mais Monseigneur lui dit : « La rue est à tout le monde, Monsieur, et comme tout citoyen, j’userai de mon droit, point n’ai besoin de votre voiture ! ». Mais ces gredins avaient trop peur du bruit et on lui dit qu’il irait en voiture et pas autrement, sans personne du clergé.

Et alors on l’a fait descendre et on l’a mis dans la guimbarde comme un paquet de linge sale, suivant l’expression même de l’Archevêque. N’est-ce pas odieux ? Et la voiture a été enlevée au triple galop au milieu des deux régiments et au son de notre glas. Ensuite, procédés également violents au séminaire, chaque séminariste n’est sorti qu’avec deux gendarmes, et en même temps on opérait au petit séminaire.

Père est rentré indigné et ému après avoir entendu l’Archevêque.

Alfred (frère de Suzanne) qui se trouvait chez Berlitz, arrêté par les barrages, a assisté au milieu de la populace à l’affaire du séminaire et il nous a raconté le succès immense de l’idée ingénieuse d’un jeune homme qui se promenait par ce temps superbe avec un grand parapluie ouvert sur lequel il avait inscrit ces mots en grosses lettres à la craie « Article 1er : Le culte religieux en France est libre et protégé par la loi ». (Je ne me rappelle plus textuellement). Il se promenait d’un air bonasse et innocent, et tout le monde pouvait juger de la logique qui existe dans les paroles et dans les actes.

Voici les lignes principales des faits de ce matin, car les détails intéressants abondent. Pour le moment je reste à la maison, car je suis anéantie, j’ai déjà une épaule endolorie, mais ce n’est rien et c’est ma pauvre tête qui n’en peut plus ; ce soir Clochette ……. va avoir à raconter, on se réjouit à l’avance !

Mademoiselle est fatiguée, pourvu qu’elle ne s’en ressente pas trop !

En ce moment Jean (Duroy de Bruignac, époux de Charlotte sœur ainée de Suzanne) et Alfred sont au palais de justice ou l’on juge 15 prêtres et où Monsieur Calle va s’en donner. Ce doit être intéressant. Mademoiselle qui rentre …. dit que c’est noir de monde de ce côté-là. Jusqu’où ira-t-on mon Dieu ?

Je te quitte n’en pouvant plus mais ravie qu’on la présentât chez l’archevêque. Lucas est affolé parce qu’il trouve que les affaires se précipitent, Elisabeth (sœur de Suzanne) le trouve Hébété !

Cette fois ….. je t’embrasse affectueusement

Suzanne (Suzanne a 22 ans, elle se mariera deux ans plus tard)

 

Ce qui est dit dans cette lettre est corroboré par

-   Un extrait du rapport de police du 17 décembre 1906 relatif à l'expulsion du Cardinal Luçon " Depuis le commencement de l'opération et jusqu'à la fin, le tocsin a été sonné à la cathédrale, mais la population n'a pas répondu à cet appel ".

-  Une carte de l'Abbé Monseigneur Landrieux, chanoine, vicaire général de Reims, à Suzanne " A l'aimable et intrépide sonneuse de cloches, avec tous ses vœux "

 































































Cette scène a été immortalisée
par le crayon de Mademoiselle Maldan.

Ce dessin est la propriété
de Rémi Blondet